Pourquoi je ne me définis pas comme citoyenne du monde
Ce titre peut sembler paradoxal. Après tout, cette plateforme célèbre l’ouverture culturelle, les voyages et les rencontres. Pourtant, derrière la belle idée du « citoyen du monde », il y a une réalité bien plus complexe : celle des passeports, des frontières et des privilèges.
Dans cet article, je partage mon expérience du voyage en tant qu’Africaine — et la manière dont un simple document administratif peut décider de qui est libre de circuler, et de qui ne l’est pas.
Expatrié·e ou immigré·e ?
Grâce à la mobilité mondiale, vivre hors de son pays d’origine est devenu banal. Mais cette liberté apparente n’est pas la même pour tout le monde.
Un Européen qui s’installe à l’étranger est souvent qualifié « d’expatrié », tandis qu’un Africain ou un Maghrébin vivant hors de son pays devient un « immigré ». Deux mots pour décrire une même réalité, mais deux mondes d’écart dans l’imaginaire collectif.
On justifie parfois cette différence en disant que les expatriés sont envoyés à l’étranger par leur entreprise, alors que les immigrés partiraient pour de meilleures conditions de vie. Pourtant, tous les Occidentaux vivant à l’étranger n’ont pas été envoyés en mission. Et tous les Africains ne migrent pas par nécessité.
Alors pourquoi un Français installé au Burkina Faso (même sans contrat) est-il vu comme un expatrié, alors qu’un Burkinabè en France reste perçu comme un immigré ? La sémantique révèle ici un déséquilibre : la mobilité des uns inspire admiration, celle des autres inspire méfiance.
Être Africain·e : une barrière invisible
Je suis citoyenne du Burkina Faso, un pays d’Afrique de l’Ouest francophone. J’ai eu la chance de voyager dans de nombreuses régions du monde, issue d’une famille aisée et ouverte sur l’international. Pourtant, malgré cette chance, je ne me considère pas comme « citoyenne du monde ».
Pourquoi ? Parce qu’en tant que Burkinabè — et c’est le cas pour la majorité des Africains — le monde n’est pas ouvert de la même manière.
Un passeport burkinabè permet de voyager sans visa dans à peine 57 pays, contre environ 190 pour les citoyens européens, nord-américains ou de puissances asiatiques comme le Japon ou la Corée du Sud.
Là où un voyageur européen peut réserver un billet d’avion et partir sur un coup de tête, le voyageur africain doit affronter une longue bureaucratie : formulaires, preuves de revenus, relevés bancaires, attestations d’hébergement, lettres d’invitation… le tout sans garantie d’obtenir le précieux visa.
Cette inégalité structurelle rend chaque voyage incertain, chaque départ stressant.
Le passage à la frontière : l’épreuve du regard
Et quand, enfin, le visa est accordé, le parcours du combattant ne s’arrête pas là.
À l’aéroport, le simple passage à la police des frontières révèle une autre forme d’inégalité : celle du regard.
Un détenteur de passeport africain est scruté, questionné, parfois suspecté d’avance. Le détenteur d’un passeport « puissant », lui, passe sans même lever les yeux.
Je me souviens de mon arrivée à Singapour, en avril 2025. Je m’étais dirigée, naturellement, vers les portes automatiques à l’aéroport — sans remarquer qu’elles étaient réservées aux citoyens de certains pays : les États membres de l’ASEAN et quelques nations occidentales.
Un policier m’a aussitôt arrêtée pour me rediriger vers un contrôle plus approfondi. On m’a demandé mes preuves d’hébergement, mes fonds disponibles, ma profession. Son attitude a changé lorsque j’ai prouvé que j’étais enseignante. Mais le malaise, lui, est resté.
À cet instant, j’ai ressenti ce que beaucoup d’Africains expérimentent : ce moment où ta nationalité te précède, te réduit et te trahit.
Des relations diplomatiques déséquilibrées
Ces inégalités ne sont pas seulement administratives : elles sont politiques.
Prenons un exemple récent : les États-Unis ont demandé au gouvernement burkinabè — ainsi qu’à d’autres pays africains — d’accueillir sur leur sol des migrants en situation irrégulière aux États-Unis. Une demande absurde : pourquoi rapatrier des personnes qui ne sont même pas originaires de ces pays ?
Face au refus du Burkina Faso, les États-Unis ont suspendu la délivrance de visas étudiants et touristiques sur le territoire burkinabè. Les demandeurs doivent désormais se rendre à Lomé, au Togo, pour effectuer leurs démarches. Un moyen de pression diplomatique déguisé.
Peut-on imaginer un tel traitement envers la France ou le Japon ? J’en doute.
Cet épisode illustre les rapports de force profondément inéquitables entre les nations. L’Afrique est souvent perçue comme un espace où tout est négociable, où le respect mutuel est optionnel.
Et maintenant ?
Tant que ces déséquilibres persisteront, la belle idée du « citoyen du monde » restera un privilège réservé à certains.
Pour que chaque Africain puisse se sentir réellement citoyen du monde, il faudra d’abord construire une Afrique forte, respectée, capable de dialoguer d’égal à égal avec les autres puissances.
Voyager librement ne devrait pas être un privilège, mais un droit humain fondamental.
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